Samuel Pintel et sa dette de mémoire envers les enfants d’Izieu

samuel est revenu de nombreuses fois à la maison d'Izieu. Mais ce 18 novembre 2013, c'était particulier. Cela faisait 70 ans qu'il en avait franchi le seuil pour la première fois.

Samuel Pintel est revenu de nombreuses fois à la maison d’Izieu. Mais ce 18 novembre 2013, c’était particulier. Cela faisait 70 ans qu’il en avait franchi le seuil pour la première fois.

C’était il y a 70 ans. Le 18 novembre 1943, Samuel Pintel trouvait refuge à la colonie des enfants juifs d’Izieu (Ain). Le 18 novembre 2013, Samuel Pintel a de nouveau franchi le seuil de la maison. J’étais là.Je l’avais contacté quelques jours plus tôt par téléphone pour fixer le rendez-vous. Il avait répondu : « Vous savez moi, je n’ai pas grand-chose à vous raconter. Je peux vous parler des autres enfants, ceux qui ont été déportés. Mais moi… » J’avais mis tant d’espoir et tant d’envie dans cette rencontre ; Et en trois minutes de conversation, Samuel Pintel m’avait remise à ma place. A peine le temps de lui expliquer ma démarche, de lui parler de ce blog. A peine.
Oui, notre devoir est d’honorer la mémoire des morts. Oui, notre devoir est de parler de ceux qui ne sont pas revenus des camps. Oui, notre devoir est de parler de ceux qui ont souffert. La leçon était là. Mais moi, je voulais plus que ça. Je voulais que ce monsieur que je ne connaissais pas encore me promette d’évoquer l’enfer qu’il a vécu, il y a très longtemps. Je voulais plus. J’avais omis le temps de cette conversation qu’il était un survivant de la maison d’Izieu… Un survivant de cette saleté de période. J’avais omis que né le 12 février 1937, Samuel Pintel n’avait que 7 ans en 1944…

J’étais en culottes courtes, avec juste un gilet et rien d’autre

La conversation téléphonique s’est terminée par un timide « je vous remercie. On verra bien sur place » de ma part. J’étais presque contrariée.
A quoi a-t-il pensé Samuel Pintel, en ce 18 novembre 2013 ? Qu’est-ce qu’il a ressenti, 70 ans après, jour pour jour, alors qu’à 6 ans, il arrivait à la colonie des enfants juifs d’Izieu ? Je l’ai observé en début d’après-midi, juste avant d’entrer dans la maison. Il a inspiré une grande bouffée d’air. Il a regardé le ciel et a lâché : « Il faisait froid, comme aujourd’hui. J’étais en culottes courtes, avec juste un gilet et rien d’autre ».
Ouverte par Sabine et Miron Zlatin, la colonie d’Izieu a accueilli de mai 1943 à avril 1944 plus de 100 enfants juifs. Le 6 avril 1944, les 44 enfants et sept éducateurs qui s’y trouvaient furent raflés sur ordre de Klaus Barbie, responsable de la Gestapo de Lyon, et déportés. Seule une adulte, Léa Feldblum, en revint.
Hasard du calendrier, celui qui vit désormais en région parisienne, venait ce jour-là de faire l’exposé de cette période devant les élèves d’une classe de 3e du collège de Valromey à Artemare (Ain), dans la maison d’Izieu. Pendant longtemps, Samuel Pintel n’a rien dit de cette époque : « On n’en parlait plus. On a oublié. À qui en parler ? Il n’y avait personne pour nous écouter. »
Le témoignage de Samuel Pintel est ordonné, presque formaté. Je l’ai écouté s’adressant aux collégiens pendant plus de deux heures. J’ai eu envie de l’interrompre 100 fois. C’était impossible.
Samuel Pintel parle de ce temps où la chasse aux enfants juifs était ouverte. « Pour ne pas les séparer de leurs parents » argumentait Pierre Laval. Quelle mère aurait voulu que son enfant monte avec elle dans le train qui les conduirait dans l’enfer d’un camp de concentration ou d’extermination ? C’est pourtant la grave décision qu’a prise Thérèse, la maman de Samuel : se séparer de son enfant.

Sauvé trois fois

« Je suis arrivé à Izieu le 18 novembre 1943. Deux jours plus tôt, en fin d’après-midi, le 16 novembre 1943, alors que nous sommes assignés à résidence à l’hôtel des Marquisats à Annecy, une rafle survient. On est tous alignés devant l’officier allemand. Ma mère me lâche la main et me pousse vers une jeune femme, non juive, qui a 23 ans. » Le souvenir est précis. Le traumatisme est immense. Le gosse voit partir sa mère. « Ma protectrice m’a conduit à Chambéry, au bureau de l’UGIF (Union générale des Israélites de France), 8 rue basse du Château et m’a laissé là. Je ne sais pas qui elle est, je la recherche encore. Je lui dois la vie » insiste Samuel Pintel. Par la suite, c’est à  Chambéry que Miron Zlatin vient le chercher au bureau de l’U.G.I.F,  3ème direction « Santé »  (ancienne section française de l’union OSE  oeuvre de secours aux enfants), 6, rue Basse du Château  Chambéry  et le ramène à Izieu avec Marcel, un autre petit garçon. « Marcel Grinblat et moi avions fait « les campagnes » du camp de Douadic, Indre, du centre d’assignation à résidence pour femmes et enfants juifs des Marquisats à Annecy. Lui aussi a échappé à la rafle du 16 novembre 1943, mais pas sa maman qui a fini ses jours dans une chambre à gaz à Birkenau » précise Samuel. Et d’ajouter : « Nous avons été récupérés par Miron Zlatin, le directeur de la colonie d’Izieu, avec son vélo et sa carriole depuis le bureau de l’UGIF OSE à Chambéry le 18. »

Samuel est sa maman Thérèse. cette photo a été faite en 1940. Crédit photo: archives personnelles de Samuel Pintel.

Samuel et sa maman Thérèse. Cette photo a été faite en 1940. Crédit photo: archives personnelles de Samuel Pintel.

Je comprends alors que Samuel Pintel, a -avant d’avoir eu 7 ans- déjà vécu ce qu’il est interdit de faire vivre à un enfant. Comme tant d’autres, il a été pris dans la machine infernale de la collaboration française avec les nazis. Un petit rien trimballé dans un camp, puis assigné à résidence…
En fait, avant d’arriver à Izieu, Samuel a déjà échappé à la rafle du Vel’d’Hiv, le 16 juillet 1942. Son père étant prisonnier de guerre, son nom et celui de sa mère ne figuraient pas sur les listes des Juifs que le gouvernement de Vichy a décidé de donner aux nazis.

La troisième fois que Samuel échappera à une rafle, ce sera celle de la maison d’Izieu. « J’aurais dû être le 45e sur la liste » répète-t-il. Mais sa maman en a décidé autrement. Du camp de Drancy où elle est internée, elle réussit à faire en sorte que fin janvier 1944, Samuel quitte la maison d’Izieu et retourne à Chambéry. Il retrouve Jeanne Bosselut, leur voisine de palier venue le chercher depuis Paris, quelques jours seulement avant la rafle de tout le personnel du bureau de l’UGIF par le SS Aloïs Brunner. Les Bosselut garderont Samuel jusqu’au retour de ses parents en 1945. Ils sont Justes parmi les nations.

Une dette de mémoire

Samuel Pintel dit « avoir une dette de mémoire imprescriptible envers les 44 enfants de la colonie d’Izieu exterminés. Je les connaissais tous. J’ai été un des derniers enfants à quitter la colonie d’Izieu en vie. » Quand il raconte, il n’y a pas de trémolo dans sa voix. Juste des silences, parfois. Des silences si justes… et justifiés. Comme je les comprends ces silences ; Et comme je comprends aujourd’hui qu’il m’ait dit avant qu’on ne se rencontre que ce qui comptait, ce n’était pas lui. Nous avons tous cette dette de mémoire.

Cette photo a été prise près de la colonie d'Izieu (Ain), le 26 mars 1944. Douze jours avant la rafle du 6 avril 1944. Ces enfants seront déportés et exterminés au seul motif qu'ils étaient juifs. À l'arrière-plan (de gauche à droite)?: Egon Gamiel, Elie Benassayag, Claude Levan-Reifman, Joseph Goldberg (?), deux enfants non identifiés. Au centre: Jacob et Esther Benassayag, Sarah Szulklaper, Hans Ament. Au premier plan: Paula Mermelstein, Nina Aronowicz, Martha Spiegel, Gilles Sadowski. Maison d'Izieu/Coll. Marie-Louise Bouvier.

Cette photo a été prise près de la colonie d’Izieu (Ain), le 26 mars 1944. Douze jours avant la rafle du 6 avril 1944. Ces enfants seront déportés et exterminés au seul motif qu’ils étaient juifs. À l’arrière-plan (de gauche à droite)?: Egon Gamiel, Elie Benassayag, Claude Levan-Reifman, Joseph Goldberg (?), deux enfants non identifiés. Au centre: Jacob et Esther Benassayag, Sarah Szulklaper, Hans Ament. Au premier plan: Paula Mermelstein, Nina Aronowicz, Martha Spiegel, Gilles Sadowski. Maison d’Izieu/Coll. Marie-Louise Bouvier.

Samuel Pintel évoque inlassablement le souvenir des deux adolescents de la « colo »: Arnold Hirsch 17 ans et Théo Reis 16 ans, qui faisaient régner un semblant d’ordre parmi les enfants : « Ils étaient craints, mais si gentils. Ils nous racontaient des histoires dans le dortoir avant de nous endormir et nous apprenaient de chansons de marins. » Il parle aussi de son voisin de table dans la salle de classe, Isidore Kargeman 10 ans, dont il a retrouvé le nom et le fameux dessin (Le professeur Nimbus avec un bouquet de fleurs) et compliment rédigés à la demande de l’institutrice, à l’occasion de l’anniversaire de la directrice Sabine Zlatin le 13 janvier 1944. Il insiste sur la qualité des dessins réalisés par les talentueux Max Tetelbaum 12 ans, et Octave Wermet, dont le véritable nom était Otto Wertheimer. Enfin, il rappelle que ses camarades du même âge lui demandaient de participer à leurs jeux: Liane et Rénate Krochmal, Mina Halaunbrenner, Marcel Mermelstein… . J’aime entendre ces petits détails qui évoquent la vie. A penser à tous ces petits gars et ces petites princesses, je me dis que ça ne devait pas être triste à la colonie d’Izieu. Le plus difficile est l’instant d’après. Le plus difficile est le moment où il faut accepter que tous aient été déportés. Je ne peux pas. Et je pense que c’est aussi impossible pour Samuel Pintel. La douleur, cette chose qui nous torture de l’intérieur, ce sentiment que l’on n’arrive pas à nommer ne s’estompe pas dans le devoir de mémoire.

Investi depuis le début aux côtés de Sabine Zlatin, il est aujourd’hui secrétaire général de l’association de la Maison d’Izieu.
Dans les années 60, il avait bien cherché à retrouver cet endroit. Mais en vain. C’est seulement en 1987, lors du procès de Klaus Barbie qu’il l’a reconnu sur une photo. Depuis, inlassablement, Samuel Pintel aide à identifier les enfants et les adultes encadrants qui sont passés par la maison. Il témoigne aussi. Même si cela lui coûte : « Ici j’étais séparé de ma mère, j’éprouvais cette sensation d’abandon. Ne sachant pas où je me trouvais, je me disais qu’elle ne pourrait pas venir me chercher. »
Devenue musée mémorial en 1994, la maison garde, pour l’éternité, le souvenir de l’immense tragédie.7.1.1283293511http://www.memorializieu.eu/spip.php

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About Myriam

Au plus profond de moi-même, au plus profond de mon âme, j’ai toujours su que j'écrirai. Savez-vous pourquoi? Parcequ'il Il n’y a pas un jour où rien ne me rappelle la disparition- pensée et ordonnée- de 6 millions de juifs. Au fil de mes articles, je vous raconte comment moi, je vis avec l’héritage de la Shoah. Comment en serrant la main d’un Juste, j’ai eu envie de le serrer contre mon cœur.

9 responses to “Samuel Pintel et sa dette de mémoire envers les enfants d’Izieu”

  1. Déry catherine says :

    Tellement difficile d’évoquer ces drames …et lorsqu’il s’agit d’enfants ,c’est presque impossible .Les mots sont difficiles a trouver,les adjectifs dérisoires…Et pourtant il le faut,ne pas laisser ces âmes dans l’oubli.Sensation de vertige quand je pense a ces enfants…

  2. didier bazy says :

    A reblogué ceci sur rhizomiques.

  3. jjduval007 says :

    Bonjour, je lis le témoignage sur le rescapé d’Izieu. Je viens d’enterrer mon père qui avait 18 ans en 40 ! Et j’ai demandé un court témoignage à la famille juive que ma grand-mère avec ses deux enfants avait hébergé à Nice pendant l’occupation. Je vous le livre tel quel :
    Cher Jean Jacques

    I told my mother and she told me she just received a letter from Jacques a month ago (they wrote each other to wish a happy new year every year)

    She will write to you soon but for the ceremony I’ll send some words in English to present our family. Hope you could read it or translate spontaneously, I will be happy if you want to come and visit here, She won’t be flying soon to France.

    There are moments in life ,critical moments, when you have to take a decision and it could change others lives. Madame Lin, Jacque’s mother was brave enough to take a step in a chaotic period and hide 3 Jewish people in her house during World War 2. My mother and her parents were hidden in a little room during more than a year until France was liberated in April 10th 1945. Jacques and my mother were close in age and played together. My mother always cherished what Jacques’ family did, and kept warm connection with Jacques, We visited him and his family In Lyon 15 years ago and I’m happy I could know him. She always tells me the story and now when I have a 12 years old son, I pass it on to him.

    We send you our deep condolences from Israel and we will always be grateful for what you did, You should be very proud and are most welcome in our house.

    Chalin , J…… and Ronit R……………

    • Myriam Karsenty says :

      Cher Jean-Jacques

      Ce blog est certes mémoriel, mais, il est aussi fait pour l’évocation de celles et ceux qui au péril de leur vie, ont caché et sauvé des juifs pendant la guerre. Mon devoir est de vous demander deux choses:
      -Avez-vous pensé à écrire l’histoire de votre grand-mère et celle de cette famille juive cachée à Nice? Si ce n’est pas le cas, je me propose de le faire pour vous.
      -Votre famille a-t-elle été reconnue Juste parmi les nations? Si ce n’est pas le cas, je vous invite a entamer les démarches pendant qu’il y a encore des témoins vivants.
      Bien à vous.
      Myriam

  4. de groote fabienne says :

    quand mon père est décédé ma belle mère a sorti des photos de ce dernier. j’ai ressenti un poids lorsque j’ai vu mon père assis sur les marches d’un perron, d’une villa au sud de la France et durant la guerre , il était séparé de ses parents qui habitaient le nord(envoyé en colo?)il était très jeune, je l’ai reconnu. j’ai demandé où se situait cette villa,la seule réponse que j’ai reçue : » c’était dans le sud. « durant des années j’ai revé d’une meme villa enceinte de haies qu’une route départementale passait devant. cette villa était sur une encoignure avec de hautes grilles (un grand portail)cette villa (où chateau, manoir)me hante, comme les représailles de ma mère envers mon père : camarade!, camarade! que je ressentais comme une insulte envers mes grands parents paternels et d’un esprit très patriotique que ma mère revendiquait;Je voudrais simplement savoir si Marcel DE GROOTE a séjourné dans cette résidence, vous pouvez me contacter à cette adresse : florinebouquet@hotmail.com dans la négative je continuerais à rechercher cette endroit qui me hante , un eden que je souhaite découvrir. merci pour votre interet. la photo de cette villa m’a interpelée

    • Myriam Karsenty says :

      Chère Fabienne
      Il se trouve que je me rends demain à Izieu pour la commémoration de la rafle. Je poserai la question bien volontiers. Nous avons besoin de savoir par où nos parents sont passés. Comme je vous comprends.
      Bien à vous
      Myriam Karsenty

  5. christine thivel says :

    Bonjour Myriam, j’ai été ravie de faire votre connaissance hier à Izieu. Certes, j’y étais envoyée par ma rédaction, mais aussi par conviction, pour que le drame de la Shoah soit transmis aux jeunes générations. Non juive, j’ai emmené mes enfants à Yad Vashem l’an dernier, pour qu’ils sachent. Parce que nous ne devons jamais oublier ces évènements qui, à l’échelle de l’humanité, se sont déroulés hier. Bien amicalement.

  6. hildesheim says :

    J’irai un jour à Izieu, avec mes enfants il faut que j’y pense, j’ai 81 ans, et par pur hasard je n’ai accompagné les enfants venant de Campestre

  7. schemba says :

    Commentaire tres bouleversant,juste bravo j’aurais souhaite faire comme vous myriam,cela est tres important aujourd’hui;j’ai moi meme jadis rencontrer des anciens deportes dans mon ecole j’avais 10 ans et tous les mots qui sortaient de leur bouches restent graves a jamais dans ma memoire ;mon grand pere henri darmon a echappe de justesse il etait en camp de travail ;sauve parcequ’il parlait l’allemand etant blond aux yeux bleux ……merci

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